Nurse



La première fois, elle crut voir flou mais il faut dire que ça ne s’était pas présenté directement sous sa forme définitive. Au début, il n’y avait que des petits points noirs partout comme un écran de télévision cathodique mal réglé. Des granulés, des pixels sur la peau de Monsieur Abdallah. Elle se frotta alors les yeux puis nettoya ses lunettes et les réajusta sur son nez avant d’enfiler le brassard du tensiomètre sur ce patient. Elle le faisait machinalement désormais. Avec quarante ans de métier à son actif, elle ne cherchait plus à ajuster correctement ses gestes. Elle n’était pas brusque pour autant mais elle savait exactement où son mouvement devait prendre fin et ce malgré des fois des malades récalcitrants. Parmi eux, principalement les enfants. Elle n’avait jamais été plus douce avec eux. Son traitement était le même qu’importe le patient. On le lui avait d’ailleurs reproché des fois mais elle n’avait pas changé son comportement pour autant. Son code de déontologie ainsi que toutes les règles relatives à son métier devaient s’appliquer de la même manière pour tout le monde. C’est ce qu’on lui avait appris au couvent où elle avait suivi – grâce aux cours du soir – tous les rudiments de son métier présent. Et même si elle n’était pas vraiment appréciée par ses collègues de l’hôpital, ils devaient bien admettre qu’elle était l’une des meilleures infirmières qu’ils aient pu voir. La plus investie en tout cas, ça, c’était sûr. Prenant volontiers la garde de nuit à la place des autres. Ce qui, au lieu d’un merci, lui valait les railleries de son bloc. Certains disaient qu’elle n’avait juste rien de mieux à faire. 

Seulement, elle avait toujours préféré les ambiances nocturnes à l’agitation des journées et c’était d’autant plus valable aux urgences. 

Toutes les réalités y étaient exacerbées. Il n’y avait de place ici que pour l’instinct, les réflexes, l’animal. Si on prenait le temps de réfléchir, c’était la mort assurée et c’est sans doute cette immédiateté, cette adrénaline permanente qui, étrangement, l’apaisait. Elle pouvait laisser libre court à son moi primitif. A cette bête qui sommeillait en elle. Tapis dans l’ombre, prête à surgir au moindre faux pas.

Elle avait médité sur la question et si elle devait être un animal, elle serait sans nul doute un chacal. Furtif. Elle attendait que les corps arrivent en piteux état pour s’occuper d’eux dans leur moment de faiblesse. Sauf qu’elle était censée les sortir d’affaires et non les dévorer. C’était la différence. C’était cet élément précis qui la différenciait du chacal. Sinon comme lui, elle vivait en communauté mais chassait en solitaire, flairant la carcasse aux multiples fractures. L’homme seul qui, un soir d’hiver, se jette le haut d’un pont pour finir, dans son bloc, le corps en miette. Elle viendrait alors s’abreuver de sa souffrance pour mieux se projeter dans sa peau. Ne faire qu’un avec lui. L’absorber. Devenir l’autre pour le comprendre de l’intérieur et intervenir au bon endroit. Cet endroit que le patient lui-même n’aurait su deviner. Mais en combinant une empathie la plus totale avec ses connaissances médicales, elle touchait toujours juste.

C’était cette immersion qui la rendait si spéciale, qui faisait d’elle une infirmière hors du commun. Elle décelait une leucémie chez un enfant qui était venu pour une pneumonie. Elle sentait. Flairait sa proie. S’imprégnait de sa peau. De son ADN. Et il faut dire aussi que par des tours de passe passe, elle s’octroyait de très grandes libertés de mouvement qui pouvaient l’aider dans ses recherches… 

Personne n’en savait rien et ses supérieurs avaient décidé de fermer les yeux sur ses méthodes, des fois, peu conventionnelles car les résultats étaient là. C’est tout ce qui comptait à leurs yeux. De plus, elle était du genre à laisser la part belle aux médecins, qui prenaient ses diagnostics pour les leurs car non seulement elle n’était clairement pas venue pour la gloire mais elle préférait au contraire rester dans l’ombre. On pouvait dire que ce petit stratagème convenait donc à tout le monde. 

Et ce n’était pas prêt de changer.

Cette nuit-là fut calme, comme toutes celles du mois de novembre. Elle savait d’expérience, que l’automne, en règle générale, n’était pas très agité. Ça reprenait du service autour des fêtes de décembre. Tous les ans c’était la même chose. 

Et alors, on aurait pu croire qu’elle se délecterait de la « haute saison » mais tout au contraire. Elle ne pouvait plus prendre son temps sur chaque patient comme elle avait l’habitude de le faire. Pour rentrer dans son processus de mise en abîme. Tout était bâclé. Elle se sentait oppressée par un personnel beaucoup plus présent avec en plus des internes sur le dos à qui il fallait expliquer le métier.

Mais que pouvait-elle leur enseigner?  Qu’auraient-ils compris ?  Ils n’étaient pas comme elle. 

Personne n’était comme elle. 

Elle l’avait toujours su. Elle pensait même que ce devait probablement être la raison pour laquelle ses parents l’avaient abandonné. Ils avaient dû déceler en elle quelque chose qui les avait effrayés. Quelque chose d’étrange. 

Quoiqu’il en soit, ils l’avaient déposé dans ce couvent et elle n’aurait pas su comment les remercier de ce geste. Ils avaient compris.



Dans cette école de jeunes orphelines, ils comprirent aussi. Elle avait toujours été mise de côté pour son plus grand bonheur. Comme si les règles ne s’appliquaient pas pour elle car non seulement on savait qu’elle ne ferait pas de bêtise mais d’une certaine manière on la craignait aussi. 

Car, enfant, elle avait déjà dans le regard, une assurance que seules les vieilles personnes ont. Celles qui n’en ont plus rien à faire du jugement des autres car ils ont déjà tout vu. Elle se rappelait que certaines nonnes étaient décontenancées par son attitude et n’osaient pas vraiment l’approcher. 

Elle jouait donc seule dans son coin et passait le plus clair de son temps à lire des ouvrages scientifiques. Le corps humain l’intéressait tout particulièrement. Comment Dieu avait-il pu faire une chose aussi belle et fonctionnelle. Tout était imbriqué l’un dans l’autre et faisait huiler une machine qui, pourtant, pouvait s’arrêter de fonctionner en un claquement de doigt. Il suffisait d’appuyer au bon endroit. Presser furieusement une tempe ou un œsophage pour que tout se dérègle. Même le plus petit organe avait son importance et le corps entier ne pouvait survivre sans lui. Une simple thyroïde manquante pouvait faire vaciller un gaillard de 100 kilos.

Cette fragilité la fascinait autant qu’elle la questionnait. Pourquoi l’humain avait besoin de ses reins par exemple. Pourquoi ne pouvait-il pas faire autrement. 

Elle repensait alors à cette poule qu’elle avait vu courir pendant plusieurs secondes sans sa tête. Une soeur avait sectionné son cou avec sa hache aiguisée. 

CLAC. 

D’un coup sec. 

Et le corps de cette pauvre poule s’était enfuie en courant, espérant pouvoir s’échapper de son tortionnaire. Elle se demandait alors, comment une poule qui est sans doute l’un des animaux les plus élémentaires de la chaîne animal avait cette capacité de vivre – quelques secondes certes – sans son organe le plus important, le cerveau et pourquoi l’humain en était il incapable ? 

Lui, dont le corps était à l’image de Dieu. 

Cette pensée l’habitait à chaque instant. 

 

 

Soit. C’est pour cette raison qu’elle se passionna pour le corps humain. Pour mieux le comprendre de l’intérieur. Elle avait poursuivi ses études en cours du soir, en parallèle de son enseignement catholique. Ce qui lui valait une rigueur religieuse doublé d’un savoir certain. Et comme la plupart des religieux, elle s’était créé tout un tas de dogmes et de rituels autour de sa pratique et ce, même si, celle-ci était médicale. Des dogmes et rituels qui étaient purement personnels et arbitraires. 

Il lui arrivait par exemple, de goûter le sang de ses patients pour en comprendre l’essence. Elle n’aurait pas pu expliquer avec des mots humains ce qui se passait dans son cerveau au moment où elle venait glisser le tube de prélèvement sanguin entre ses lèvres et qu’elle sentait ce liquide quelque peu épais s’introduire dans sa gorge mais ce qui était sûr c’est qu’elle était alors habitée par une force surhumaine. Elle se sentait soudainement plus proche de Dieu. 

Comme si, à travers ce sang, qui n’était pourtant pas le sien, l’être suprême lui donnait un peu de sa force, qu’Il lui transmettait un savoir ou du moins, lui permettait-il d’atteindre des connaissances que les autres mortels n’auraient pu imaginer. 

C’est pour ça qu’il était dur pour elle d’en parler. On l’aurait prit pour une folle. 

Comme tous ceux avant elle qui avaient été touchés par la grâce divine. 

C’était son don et sa croix.

Quoiqu’il en soit, quand l’hémoglobine se mélangeait à ses papilles, celles-ci s’activaient pour pister ce qu’elle n’avait pas réussi à deviner par d’autres moyens. Comme le chacal qu’elle était. 

Son moi primitif réapparaissait alors et elle se faisait peur. 

Elle avait peur d’y prendre goût. 

Si bien qu’elle n’utilisait cette méthode qu’en dernier recours. 

A vrai dire, elle ne l’avait fait que quelques fois seulement. 

Trois. 

Et cette nuit-là, elle avait laissé couler le liquide pourpre dans sa bouche asséchée par des ridules de vieillesse. Des sillons qui paraissaient avoir envahi son visage à un âge pourtant jeune. 

Et pour la troisième fois, le sang coula. 

Elle aurait préféré éviter tout ça mais les symptômes de Monsieur Abdallah étaient incompréhensibles. Tout son corps déconnait. Le cœur, l’estomac, les poumons et pourtant tous les tests lui revenaient négatifs. Comme si, il simulait plusieurs maladies à la fois. 

Elle n’avait pas eu le choix, il lui était impossible de ne pas savoir. 

De juste abandonner face à l’évidence. 

De toute sa carrière, ça ne lui était jamais arrivé. Elle dû donc se résigner à se replonger dans ce vice que personne n’aurait compris, hormis, selon elle, Dieu lui-même.

Même si, cette nuit ne fut malheureusement pas comme les autres.

Elle ne se sentit pas envahie par une rage pénétrante qui parcourait son corps, par cette force herculéenne qui titillait tout son être, lui octroyant des pouvoirs fascinants. Non. Pourtant, elle porta le breuvage à ses lèvres comme les fois précédentes et sentit, en effet, le sang circuler dans sa gorge pour dégouliner dans son œsophage puis descendre, descendre dans ses intestins et inonder tous ses boyaux. 

Mais cette nuit-là, elle s’imprégna de ce sang d’une autre manière. Cette fois-là, ce dernier se mélangea au sien. Et ça ne se passait pas exactement comme ça d’habitude. 

D’habitude, elle ingérait le sang pour mieux le comprendre et se mettre à la place de l’autre. Tel un espion qui viendrait s’immiscer dans le camp ennemi.

Il lui semblait que le processus se faisait maintenant dans le sens inverse. Oui, cette fois-ci, le liquide s’infusa dans son propre sang pour mieux disparaître en elle. Pour se faire oublier dans son sang à elle. 

L’arroseur arrosé.

Elle se sentit alors posséder par une force qui n’aurait aucune force. Une force qui ce serait tellement diluée qu’on ne pourrait plus la distinguer. Disparu.

Elle était d’autant plus prise au dépourvue qu’elle ne comprenait toujours pas, de quel mal était atteint Monsieur Abdallah. 

Alors, cette nuit-là. 

Monsieur Abdallah passa l’arme à gauche. 

Et pour la première fois de sa carrière, elle ne put le guérir. Elle le regardait dépérir sans pouvoir intervenir.

Et pour la première fois elle les vit. Ces points noirs comme la mauvaise définition des télévisions cathodiques. Comme un vieux film. 

Elle les vit sur les bras de son patient. 

Les bras de cet homme qui quittait ce monde car, il n’y avait plus rien à faire, la mort était en route, elle le sentait. Elle débrancha alors le moniteur pour que sa mort soit silencieuse et pouvoir se recueillir en paix sans ce bip continu qui aurait habité l’arrière fond sonore. 

Puis les jours s’enchaînèrent suivis de nuits plus mouvementées. 

L’hiver arrivait.

Les points recouvraient les surfaces. Surfaces poreuses. Sur tous les dermes des patients. 

Elle pouvait les voir de plus en plus précisément chaque jour.

Comme si son œil pouvait agrandir la focale d’un microscope au fur et à mesure que le temps s’écoulait. Les points se définissaient alors pour offrir leur véritable nature.

Elles voyaient les parasites qui se faufilaient dans des arcades sourcilières. Des vers dodus avec des centaines de petites pattes et des mandibules qui venaient grignoter les peaux mortes en les arrachant méticuleusement pour mieux les digérer dans leur long tube digestif. Elle distinguait leurs corps gluants mouvoir leurs anneaux, un à un, lentement. Ces bourrelets de mucus qui sécrétaient un épais et visqueux jus derrière leur passage. Elle les voyait par milliers recouvrir la peau de ses patients. Avec des paquets plus denses dans les zones humides. Sous les aisselles, dans les renflements d’un obèse vieillissant, dans les callosités peu entretenues d’un pied mourant. 

Partout.

Ça fourmillait de micro-organismes invertébrés au corps flasque qui s’entassaient et se battaient pour atteindre la chair fraîche. Pour venir gratter leur part du gâteau. Cette peau tendre, poreuse, recouverte de trous béants dans lesquels se cacher. 

C’était ça leur terrain de jeu. Ils aimaient particulièrement le liquide suintant de ces pores. Épais jus putride qui était tel un nectar de jouvence pour ces bestioles à mille pattes. Et plus le liquide était malade, plus ils en étaient avides et pouvaient alors se reproduire à l’infini dans ce foutre puant. Ils se prélassaient au milieu de cette mélasse au goût de soufre et se nourrissaient de cette lymphe fiévreuse de couleur jaunâtre, à l’odeur âcre qu’ils venaient suçoter du bout des lèvres jusque’à en devenir ivre de plaisir. Puis grossissaient, grossissaient en se gavant jusqu’à en crever. Jusqu’à exploser pour qu’un autre de leur congénère viennent se nourrir de leur carcasse. Qu’il vienne planter ses mandibules à son tour dans l’appendice annelé d’un de ses aînés et venir pomper son suc poisseux. 

Personne n’était épargné. Même le plus sain des corps était recouvert de ce bain de purulence. 

Elle pouvait tout voir. Dans la bouche de Madame Sarrasin, de longs filaments vermiformes se mêlaient à cette bouchée de pain qu’elle peinait à avaler. Dans les miettes mouillées qui lui recouvraient les lèvres, abondaient ces petites sangsues prêtes à s’insérer dans sa cavité humide pour mieux se caler entre des gencives qui saignent et venir carrier une dent sensible. 

Elle en voyait dans le sang qu’elle aurait pu boire auparavant. Dans ce sang que le Christ lui donnait à déguster en remerciement de sa ferveur sans limite. Elle lui aurait donné sa vie s’ il lui avait demandé. Mais à la place de cela il lui avait donné cette vision d’horreur. Une autre offrande après son don, sa malédiction. 

Elle faisait définitivement partie d’un autre monde. 

Du monde des entrailles. Des sous bassement. De ce qui ne se dit pas et ne se voit pas. 

De ce que Dieu a préféré cacher dans des fissures, des planques inatteignables. Dans des crevasses microscopiques qui composent tous les êtres humains. Il lui avait donné à voir l’envers du décors, ce qui était, selon elle, une preuve de confiance.

Elle voyait alors les corps comme des éponges. La peau telle l’intérieur d’une ruche d’abeille remplie d’alvéoles colonisées par des bêtes sans nom. 

Par des lombrics nauséabonds aux formes variées selon leur espèces. Car ils étaient nombreux. Beaucoup plus nombreux que les humains. 

Ils étaient là.

Partout. 

Sur tout ce qui était vivant. 

Ils étaient là.

Ils semblaient être complices, comme si, ils savaient qu’elle pouvait les voir et qu’ils l’invitaient à rejoindre leur monde mais elle refusait de l’admettre. 

Elle refusait catégoriquement. 

Non, ils étaient répugnants et indignes.

Ils devaient être l’œuvre du diable en personne. Des espions subalternes venus des enfers pour nous coloniser, pour envahir petit à petit nos corps purs et nous commander de l’intérieur. 

Elle en était persuadée. 

Plus elle les voyait à l’œuvre et plus elle se rendait compte de leur pouvoir fourbe. De leur ruse sans limite. Ils pouvaient pourrir un organe en quelques jours. 

Petit à petit. 

Sans que son hôte ne s’en rende compte et sans même qu’il puisse changer quoi que ce soit. En dévorant ses entrailles, insidieusement. Des fois même, sans douleur, ainsi le secret pouvait rester intact jusqu’au dernier souffle. 

Ils ouvraient, leurs maxillaires en rythme et boulottaient en humant la pourriture comme but ultime à leur voyage puis dénaturaient tout ce qu’ils touchaient sur leur passage pour ne laisser que des ruines.

Des manges morts. 

Des vipérins qui venaient tout droit des abysses pour ne semer derrière eux que désolation. C’était inévitable et ce n’était qu’une question de temps. Pour ceux dont la sueur n’offrait pas encore son florilège de pestilence, il restait un peu de marge. Pour les autres, leur temps était compté.

TIC TAC.

Mais quoiqu’il arrivait, la finalité était toujours la même. Les suppôts de satan gagnaient à tous les coups et emportaient avec eux dans les tombes, des corps décharnés. 

Elle s’accrochait alors à l’âme. A cet ultime espoir, le divin selon elle. Ils ne pouvaient atteindre l’immaculé. Ils ne pouvaient ronger l’impalpable, le beau. Ils étaient contraints par la matière. 

Alors oui, depuis ce jour fatidique, elle avait perdu la bataille. Sa vie avait basculé et elle regardait désespérément mourir ses patients les uns après les autres sans pouvoir agir mais elle priait pour eux. Elle sauvait leur salut.  C’est ce qui la faisait tenir. C’est ce qui lui permettait de se lever le matin et de revenir tous les jours, toutes les nuits, démunie face au spectacle insupportable qui se déroulait devant ses yeux. Face à l’inextricable pouvoir de la mort qui avait gagné d’avance. Qu’importe l’homme, qu’importe sa vie vécue, cette faucheuse le balayait d’un revers de manche et pillait son souvenir pour le réduire en miette.

Mais la bonne chrétienne qu’elle était n’avait pas dit son dernier mot. 

Elle était convaincue de son destin et même si Dieu semblait loin ces jours-ci, elle prenait cette condamnation comme un défi qu’il lui envoyait.

Il fallait que ça cesse, il fallait anéantir ces monstres ravageurs. Les décapiter un à un, brûler ces hydres tentaculaires. Ebouillanter leur cervelle infâme. Arracher leurs crochets diaboliques pour que ces êtres impurs s’enfièvrent de leurs vices et retournent dans les bas fonds pernicieux desquels ils n’auraient jamais dû sortir. 

Peut être était elle née pour ça. 

Peut être était-ce pour cela qu’on la craignait autant qu’on la respectait. 

Car, elle, elle aurait le courage de les combattre. 

Elle ferait de cette lutte son cheval de bataille et n’aurait de répit qu’après les avoir tous exterminés. 

Elle sauverait ce monde des immondices.

Il ne lui manquait plus qu’une méthode. Qu’elle appliquerait méticuleusement. 

Petit à petit. 

Jusqu’à ce que mort s’en suive.

Il fallait d’abord isoler les patients, qu’elle choisissait au hasard des rencontres pour ne pas être enclin au favoritisme. En tant que messagère directe de Dieu, elle se devait d’être à son image. A la fois clémente et intransigeante mais surtout égale face à ses sujets. Elle n’avait de toute manière aucune préférence en ce qui concernait les hommes.

Une fois le corps des élus endormis dans un lieu où ne traînait aucun regard, elle pouvait alors commencer la phase de désinfection en toute sécurité. 

Pour ceci, elle suivait un protocole préalablement retranscrit dans un carnet, qu’elle appliquait scolairement. Étape par étape. A la lettre. 

Elle le savait, les meilleurs soldats sont les plus disciplinés. 

Elle procédait donc de l’intérieur vers l’extérieur pour n’oublier aucun détail. Il fallait exterminer toute forme possible d’abominations du malin. Pour ceci, elle incisait le thorax  en Y pour venir retirer premièrement les intestins, qu’elle vidait et nettoyait à l’acétone. Puis, elle venait un à un retirer tous les organes afin de les cautériser et d’en extraire le sang. Cette succube pécheresse adoratrice du diable. 

Une fois les organes asséchés, elle les remettait à leur place en les signant du doigt pour les purifier. Elle incisait ensuite à plusieurs endroits stratégiques, c’est-à-dire, les veines jugulaires, les artères carotides et la trachée et venait pratiquer ce qu’on appelle des saignées. Le plasma se déversait alors en flot continu hors de son patient pour le libérer du mal. 

Il fallait compter une heure ou deux au maximum, qu’elle prenait bien sûr, sur son temps libre. Autant par respect pour les missions qu’il lui incombait d’exercer pendant sa plage horaire de travail que par souci de discrétion. 

Elle ne quittait pourtant pas l’hôpital. 

Tout le déroulement se faisait en interne, sans que personne ne s’en aperçoive. Les corps finissaient ensuite à la morgue. Elle les inscrivait personnellement dans le registre. 

L’hiver fut rude cette année-là et emporta de nombreux malheureux sans que l’on ne comprenne pourquoi, mais on ne remit jamais en cause le travail de cette infirmière qui se donnait corps et âme dans son métier. Il faut dire qu’elle faisait attention à respecter un quota raisonnable. 

Elle était prudente et à la fois assez généreuse pour que sa lutte soit efficace. 

Digne de sa lourde tâche. Cette lutte contre les forces du mal. Contre ces ténias voraces qui recouvraient tous les miséricordieux. Un à un, elle les détruirait et offrirait une nouvelle vie à ces condamnés. Elle tenait d’ailleurs un livret de compte dont elle seule en connaissait la charge. 

Seulement, un soir, alors qu’elle allait y inscrire une énième âme, elle se surprit à se regarder. A regarder cette main signer d’une plume sur ce carnet. Une main blanche sans aucune tâche. Elle poursuivit du regard et inspecta tout son corps, il n’y avait rien. Rien que de la peau. Une peau blanche sans encombre. Elle n’y avait jamais pensé. Ne s’était jamais posé la question. Ne s’était plus considéré depuis si longtemps.

Pourquoi était-elle la seule à être dépourvue de ce que tous les mortels semblaient posséder ? 

Sa blancheur cristalline l’inquiéta soudainement, elle voulut alors se rafraîchir et passer son visage sous l’eau du robinet mais en ouvrant la porte de la salle de bain, elle fut surprise par son reflet dans le miroir. 

Celui-ci ne lui renvoyait que son absence. 

Il n’y avait aucun corps face à elle. 

Le vivant ne la concernait plus.

Qu’était elle devenue ?




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